1975, 7 novembre - Marc Beaudoin, 12 ans
- 13 nov. 2024
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Dernière mise à jour : 9 mars 2025
Homicide à motif indéterminé – Arme blanche (couteau)
Shawinigan – 1 SC
Marc Perron, 16 ans, jugé inapte à subir son procès.
Vers 18h00, le vendredi 7 novembre 1975, Marc Beaudoin, un garçon de 12 ans[1], marchait dans les rues de Shawinigan lorsqu’il arriva chez son copain Alain Lord, 10 ans, au 2553 rue Laval. Marc, qui portait des pantalons bruns et une veste à carreaux rouge et noire se mêla au petit groupe pour jouer à la tag avant de se divertir avec quelques jouets.
Vers 20h30, Marc s’excusa en expliquant à ses amis que sa mère lui avait dit de rentrer avant 21h00 et comme il lui fallait justement une trentaine de minutes pour couvrir la distance à pied, il avait intérêt à ne pas traîner. Il habitait au 333 de la 2ème rue. Après avoir salué Alain et les autres, il s’éloigna donc seul eu milieu de cette nuit brumeuse. Comme si le brouillard l’avait à tout jamais englouti, Marc Beaudoin ne rentra jamais chez lui. Il faut noter que ce soir-là une brume épaisse n’aida en rien les recherches qui se déclenchèrent rapidement.
Le lendemain matin, Gaétan Renault, un adolescent de 13 ans qui résidait au 252 de la 3ème rue, décida d’aller jouer au hockey avec son copain Jacques Mercier. Pour ce faire, ils se dirigèrent dans la cour de l’École St-Bernard, où ils commencèrent à se relancer la balle. Après quelques tirs, Mercier dut se déplacer plus loin afin de récupérer la balle et c’est là qu’il découvrit quelqu’un étendu au sol. À son tour, Renault vint voir de plus près. Les deux amis crurent d’abord qu’il pouvait s’agir d’un drogué qui s’était endormi là puisqu’il était appuyé sur un vieux hangar.
Les deux jeunes se décidèrent finalement à aller contacter la police. Ils se trouvaient sur la 3ème rue lorsqu’ils virent passer une auto de patrouille vers 10h00. À bord de celle-ci se trouvait le constable Marcel Pruneau, 39 ans, et son collègue. D’après les renseignements fournis par les deux jeunes hockeyeurs, Pruneau n’eut aucune difficulté à trouver le corps. Rapidement, il comprit qu’il ne s’agissait pas d’un quelconque drogué mais bien d’un garçon qui correspondait à la description de Marc Beaudoin, porté disparu la veille.
Sans tarder, Pruneau contacta le répartiteur pour lui demander à ce qu’un détective vienne sur les lieux. Le détective Guy Deschênes fut le premier sur les lieux. Au fil de l’enquête, d’autres seront cependant impliqués dans l’affaire à différents degrés, tels qu’Alide Gilbert de Shawinigan, le capitaine Raymond Richard, André Pelletier et l’agent André Aubert de l’Escouade des Enquêtes Criminelles de la Sûreté du Québec du Cap-de-la-Madeleine.
Une fois les photos prises sur la scène de crime, le corps fut immédiatement transporté à l’Hôpital Régional, où le décès fut constaté par les docteurs Jacques et Honoré Cossette, ce dernier occupant également la fonction de coroner du district. On le confia ensuite à la morgue d’Oscar St-Ours, mais en constatant la nature des blessures, le coroner Cossette ordonna immédiatement un transfert à l’Institut Médico-Légal de Montréal afin de procéder le plus rapidement possible à une autopsie. Celle-ci, pratiqué par le Dr Wesner Thesee, débuta à 16h00.
Parmi ses premières constatations de l’examen externe, il nota de multiples lacérations aux organes, tels que les reins, le foie, la rate et les poumons. Il faisait également la différence entre des plaies piquantes, moins profondes, et d’autres pénétrantes. Le pathologiste ne s’aventura pas sur l’interprétation de ces blessures, mais il se pourrait bien, par exemple, que l’assassin ait d’abord torturé sa victime en la piquant avant de lui asséner des coups plus violents.
Parmi les éléments de base, il nota également dans son rapport, qu’il allait produire seulement le 24 novembre, que Beaudoin pesait 87 livres et mesurait 4 pieds et 9 pouces. « Le cadavre présente des lividités postérieure non-spécifiques et une rigidité généralisée marquée aux quatre membres. Le visage est légèrement souillé par de la terre ». Il portait un chandail bleu, un pantalon brun, un manteau à carreaux rouge et noire, des bas gris, des bottes jaunes et un caleçon bleu. Le manteau était troué à trois endroits, en arrière à droite, et deux boutons avaient été arrachés. Dans la poche droite se trouvait encore le trousseau de clés de la victime.
Quant aux marques traumatiques, il écrira : « plaies piquantes et pénétrantes multiples du corps : (31). Réparties au dos, au niveau de la poitrine, au niveau des deux (2) bras et au niveau du creux de la main droite. En avant, il y a quatorze (14) plaies piquantes et pénétrantes. Au niveau du dos, on note neuf (9), au niveau du bras gauche, on note trois (3), au niveau de la cuisse droite (2), au niveau de la cuisse gauche (1), au niveau de la main droite (2) dont une au niveau de la face palmaire du pouce droit qui selon toute vraisemblance pourrait constitué [sic] une plaie de défense ».
Autre détail important, il notera que « les plaies sont orientées en tous sens, axiales, transversales et obliques » en plus de varier de 1,5 à 3,2 cm. Puis il détecta finalement une légère éraflure cutanée au niveau de l’aile droite du nez. Il n’y avait aucune autre blessure au niveau de la tête. Les 31 coups de couteau représentaient donc la partie principale de cette agression.
Bien que ses constatations ne laissaient entrevoir le moindre signe d’agression sexuel, le Dr Thesee fit tout de même un prélèvement au niveau du rectum, mais les tests pour retrouver des spermatozoïdes s’avérèrent négatifs.
Dans sa conclusion, il fit remonter la mort entre 21h00 et minuit dans la soirée du vendredi. Quant à la cause du décès, il l’attribuait à l’hémorragie causée « par les nombreuses perforations d’organes », ajoutant que « les trente-et-une (31) plaies notées au niveau du corps, treize (13) sont pénétrantes, c’est-à-dire ont atteint des organes intérieurs et dix-huit (18) sont piquantes ». Selon lui, la lame de l’arme du crime mesurait au moins 3 pouces et demi de longueur.
Les enquêteurs finirent par avoir des soupçons envers Marc Perron, un jeune homme de 16 ans qui habitait avec ses parents au 2455 rue Dollard. Après lui avoir fait avouer son crime, ceux-ci parvinrent à le convaincre de les conduire jusqu’à l’arme du crime. Ainsi, au cours de la soirée du 11 novembre, vers 22h40, Marc Perron montra au détective Alide Gilbert le couteau de chasse de son père se trouvant dans un coffre d’outils situé dans le hangar de la famille Perron. Le détective Guy Deschênes se chargea de prendre des photos durant l’ouverture du coffre. Le poignard se trouvait toujours dans son étui.
Le lendemain, 12 novembre, les détectives Gilbert et Pelletier se rendirent à l’Institut Médico-Légal de Montréal pour confier le couteau au biochimiste Pierre Boulanger, de même que des vêtements, des fragments de feuilles mortes, et des dépôts de terre prélevés sur la scène de crime. Le rapport, que Boulanger compléta en date du 24 novembre, conclut que les fragments de végétaux portaient des traces de sang humain du groupe A, tout comme le couteau et les pantalons.
L’enquête du coroner s’ouvrit le 26 novembre 1975, mais fut rapidement ajournée au 2 décembre en raison d’une tempête de neige qui empêcha certains témoins de se rendre sur place. Ce jour-là, on ouvrit les audiences à 19h30. Me Lucien Dallaire agissait comme procureur de la Couronne, tandis que Me Guy Germain, qui avait défendu le tueur en série Marcel Bernier lors de son procès de 1966 pour le meurtre de Denise Therrien, représentant les intérêts de Marc Perron, que l’on considérait alors comme un témoin important. Finalement, Me Yves L. Duhaime épaulait la famille Beaudoin.
Après qu’on eut expliqué que la victime avait été identifiée par son père, Jean-Paul Beaudoin, et son frère Jacques, le rapport d’autopsie fut déposé en preuve.
- Est-ce que parmi les procureurs ici présents, il y a quelqu’un qui désire avoir des informations concernant les descriptions de ces plaies?, demanda le coroner Cossette.
- J’ai une copie ici du rapport du pathologiste, répondit Me Dallaire. J’ai un document à produire, monsieur le coroner, sous la cote C-5 qui est daté du 17 novembre 1975. C’est un prélèvement qui a été fait par le Dr Wesner Thesee, pathologiste à l’Institut de Médecine Légale, un échantillon de sang qui aurait été prélevé sur le corps de Marc Beaudoin afin d’en déterminer le groupe, qui a été envoyé au chimiste légal, monsieur Pierre Boulanger du même département de l’Institut Médico-Légal de Police scientifique et les tests de groupage nous ont permis de déterminer qu’il s’agissait d’un échantillon de sang de groupe A.
Le premier témoin fut Normand Poirier, un policier de la Sûreté du Québec âgé de 34 ans. Interrogé par Me Dallaire, cet agent de l’Identité Judiciaire expliquera que le 8 novembre, vers 16h15, le Dr Thesee avait fait appel à lui afin de prendre dix photos couleur du corps de la victime, que l’on déposa sous la cote C-6[2].
Le policier de la Sûreté municipale de Shawinigan Guy Deschênes, 37 ans, avait été amené à prendre des photos directement sur la scène de crime au matin de la découverte, vers 10h15.
- Ça représente quoi?, questionna Me Dallaire.
- Ça représente le corps d’un jeune étendu à l’arrière de l’école, l’Académie St-Bernard, dans le coin.
On comprend du dépôt de ces photos que la victime était appuyée sur un petit hangar situé à l’arrière de l’école. Il parlera ensuite des photos qu’il avait prise le 11 novembre, lors de la découverte du couteau.
- À Shawinigan ça?, demanda Me Dallaire.
- Oui et ça représente un coffre ouvert; dans lequel on peut voir un poignard ou couteau.
- Vous avez pris cette photo à la demande de qui?
- À la demande du sergent-détective Alide Gilbert.
- Sur indication de qui?
- De monsieur Marc Perron.
Dès la prononciation du nom de Perron, Me Germain intervint pour rappeler qu’il s’agissait d’un mineur et qu’il fallait interdire aux journalistes de publier son nom. Le coroner Cossette n’eut d’autre choix que d’accepter la requête, en plus de demander aux photographes de ranger leur équipement.
Après avoir entendu Alain Lord, l’ami de la victime, ainsi que Renault, qui avait découvert le corps avec son ami Mercier, le coroner appela Marc Perron lui-même. Il n’en fallut pas davantage pour que Me Guy Germain apporte une autre précision.
- Monsieur le coroner, je représente le témoin important dans cette affaire et pour les fins de la justice, je demanderais que vous prononciez le huis-clos … afin, justement, de faciliter cette justice. …Je n’ai pas d’objection à ce que demeurent ici sur les conditions que vous avez énumérées, les membres de la presse, les membres du corps policier évidemment et aussi un nombre restreint d’agents de probation qui sont impliqués dans l’affaire.
- Votre demande, monsieur le procureur, est basée sur le jeune âge de …?, fit le coroner Cossette.
- Sur l’âge du témoin important et aussi sur l’état du témoin qui va rendre témoignage, l’intérêt de la justice en général.
Me Dallaire ne présenta aucune opposition à cette requête, tandis que Me Duhaime demanda à ce qu’on exempte la famille Beaudoin du huis clos. Le coroner décréta alors le huis clos, ordonnant immédiatement à l’assistance de sortir. Les journalistes et les membres de la famille Beaudoin purent cependant demeurer dans la salle.
Après qu’on ait accordé la protection de la Cour à l’étudiant de 16 ans, Me Dallaire s’en approcha afin de l’interroger.
- Monsieur Perron, commença-t-il, vous êtes étudiant à quelle école?
- À la polyvalente des Chutes.
- À quel niveau?
- Secondaire 4, 11ème année.
- En date du 7 novembre 1975, monsieur Perron, est-ce que vous êtes allé à l’école au cours de la journée?
- … Le 7 novembre?
- Oui, le 7 de novembre? C’est un vendredi ça?
- Oui.
- Vous êtes allé à l’école?
Selon les transcriptions, Perron s’est contenté de répondre à cette question par un « signe de tête affirmatif ».
- Vous vous êtes levé à quelle heure le matin du 7 novembre, vous en souvenez-vous?
- …
- À quelle heure que vous êtes allé à l’école dans l’avant-midi?
- 7h30.
- Est-ce que vous êtes allé dîner à votre domicile?
- Oui, toujours.
- Vous avez dîné avec vos parents?
- Oui, seulement que ma mère.
- Votre père travaillait, j’imagine?
- Oui.
- Dans l’après-midi, est-ce que vous êtes retourné à l’école?
- Oui.
- À quelle heure que s’est terminé l’école?
- À 16h00.
- Après l’école, est-ce que vous êtes retourné à votre domicile?
- …
- Est-ce que vous êtes retourné à votre domicile sur la rue Dollard?
- Oui.
- Est-ce que vous avez soupé chez vous en date du 7 novembre?
- Oui.
- En compagnie de qui?
- Je …
- Est-ce que vous étiez en compagnie de vos parents?
- Oui, toute la famille : mon père, ma mère, et mon petit frère.
- Dans la soirée, là, après le souper, est-ce que vous vous êtes rendu en quelque part?
- …
- Est-ce que vous avez quitté votre domicile?
- … oui, oui.
- Oui?
- Oui.
- Vers quelle heure?
- 19h00.
- Est-ce que vous avez apporté quelque chose avec vous lorsque vous avez quitté votre domicile?
- …
- Est-ce que vous avez pris un certain objet chez vous?
- …
- Avez-vous un hangar chez vous?
- Quand j’ai faite ça, j’m’en souviens plus.
- Vous vous en souvenez pas?
- J’me souviens pas d’avoir fait ça.
- Vous rappelez-vous d’avoir parti avec quelque chose dans votre ceinture?
- … (signe de tête négatif)
- Je te montre ici un couteau, là, avec un étui. Est-ce que ça te dit quelque chose ça?
Perron prit le temps d’examiner le poignard et l’étui avant de répondre par un autre signe de tête affirmatif.
- À quelle place que tu as déjà vu ce couteau-là?
- Chez nous.
- En date du 7 novembre, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là?
- Oui.
- À quelle place que tu l’avais pris le couteau, à quelle place qu’il se trouvait chez vous?
- Dans le coffre.
- Et ce coffre-là, il était placé où?
- Dans le hangar, une dépense.
- Une dépense?
- Ouais.
- Est-ce que tu es parti avec ce couteau-là à 19h00, le soir, de la maison?
- Oui.
- Maintenant, tu l’avais mis où ce couteau-là, sur toi?
- Je l’avais mis dans ma ceinture.
- Puis, tu as fait quoi par la suite, là? Tu t’es rendu où?
- … J’ai descendu, là. J’allais prendre une marche. J’avais pas cette idée-là, j’ai décidé d’aller prendre une marche et pis j’avais pas cette idée-là.
- Tu n’avais pas cette idée-là?
- …
- À un moment donné, quelle idée que tu as eue?
- …
- À un moment donné, est-ce que tu t’en es servi de ce couteau-là dans la soirée?
- Oui.
- Pour faire quoi?
- …
- Veux-tu raconter à monsieur le coroner pourquoi tu t’en es servi à un moment donné, au cours de la soirée?
- … Je suis obligé de répondre?
- Certainement.
- Vous savez ben ce qui est arrivé.
- Bien, c’est-à-dire on ne sait pas nous autres justement. On te demande de nous raconter ce qui s’est passé?
- Ben, je l’ai tué.
- Tu l’as tué?
- … Oui.
- Est-ce que tu peux parler un peu plus fort, intervint le coroner Cossette. J’ai pas compris.
- Qu’est-ce que tu as fait le soir avec ce couteau-là?, reprit Me Dallaire.
- …
- Tu as tué qui?
- Le p’tit gars.
- Un jeune homme?
- Oui.
- Que tu avais rencontré où?
- …
- À quelle place que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
- En bas de la ville.
- Te souviens-tu sur quelle rue?
- Des Cèdres.
- Sur la rue Des Cèdres?
- …
- Est-ce que tu as parlé avec ce jeune homme-là, lorsque tu l’as rencontré?
- …
- D’abord, est-ce que tu le connaissais ce jeune homme-là?
- De vue, oui.
- Est-ce que tu savais son nom?
- J’savais pas son nom.
- Est-ce que tu le connaissais de vue?
- J’savais pas son nom mais y me semblait que …
- Il te semblait que tu l’avais déjà vu en quelque part?
- …
- Tu le connaissais de vue comme ça?
- J’savais pas son nom.
- Lorsque tu l’as rencontré ce jeune homme-là, est-ce qu’il se promenait sur le trottoir?
- …
- Est-ce qu’il circulait sur le trottoir sur la rue Des Cèdres?
- Oui.
- Est-ce qu’il était seul à ce moment-là?
- Oui.
- Lorsque tu l’as accosté, j’imagine que tu as dû lui parler?
- …
- Lui as-tu parlé?
- J’m’en souviens plus.
- Tu t’en souviens plus?
- …
- Est-ce que tu as marché avec lui sur le trottoir? Est-ce que tu as fait un bout de chemin avec lui?
- Oui.
- Et pis, à un moment donné, qu’est-ce qui s’est passé?
- …
- Est-ce que vous avez passé dans une cour d’école?
- Oui.
- Ça, est-ce que c’est toi qui lui a suggéré de passer dans la cour de l’école ou ben si …?
- …
- De quelle façon que ça s’est décidé ça, de passer dans la cour d’école?
- …
- Dans la cour de l’École St-Bernard?
- Tout ce que je sais, c’est que je me suis ramassé dans la cour de l’école et pis moé, j’pensais que je donnais des coups de poings et pis eh …
- Tu pensais que tu donnais des coups de poings et c’est ton couteau que tu avais?
- …
- Te souviens-tu à quelle place que tu l’as frappé avec ton couteau?
- …
- Sur quelle partie de son corps que tu l’as frappé?
- J’le sais pas … dans l’abdomen. J’le sais pas.
- Dans le devant?
- Oui.
- Est-ce que vous pourriez, s’il vous plaît, lever la tête un peu plus haute pour que la sténographe puisse prendre les notes?, intervint le coroner. Notes qui sont nécessaires à la justice dans ces choses-là, dans cette chose-là et également répondre un peu plus fort pour éviter qu’on demande les questions deux, trois fois.
- À ce moment-là, reprit Me Dallaire, te souviens-tu à quel endroit que tu étais dans la cour lorsque …?
- …
- Est-ce que …?
- Dans le fond de la cour.
- Dans le fond de la cour?
- Ouais.
- Est-ce que c’est toi qui lui a demandé de te suivre ou si c’est lui qui t’a demandé de passer par-là? Te souviens-tu?
- (Haussement d’épaules) J’m’en souviens pas.
- Tu te souviens de lui avoir donné des coups de couteau?
- Des coups de poing.
- Seulement que des coups de poings?
- Ben, j’voyais, j’voyais des coups de poings quand c’est arrivé. J’le sais pas.
- Mais te souviens-tu d’avoir pris ce couteau-là dans tes mains à ce moment-là?
- Non.
- Tu t’en souviens pas?
- Non.
- Est-ce que tu peux dire à qui appartient ce couteau-là?, demanda le coroner.
- À mon père. On le prenait pour aller à la pêche.
- Est-ce que tu t’en servais souvent?
- Non.
- Le traînais-tu avec toi de façon habituelle le soir quand tu sortais?
- Non. … J’ai jamais été à la chasse, j’ai jamais, j’ai jamais tué un animal.
- Te souviens-tu quelle était la condition atmosphérique ce soir-là où tu as passé à travers la cour de l’école … quelle température il faisait?
- Brumeux.
- C’était brumeux?, reprit Me Dallaire.
- Ouais…
- Mais qu’est-ce que tu as fait avec ce jeune homme-là dans le coin de la cour de l’école, de quoi de … tu parles de coups de poings, qu’est-ce qui s’était passé exactement, te souviens-tu, te souviens-tu qu’est-ce qui s’est passé là?
- …
- C’est assez récent?
- Je pensais que, je pensais que, je pensais que j’avais donné des coups de poings et pis eh, c’est un couteau.
- C’est un couteau que tu as …?
- J’le sais pas, j’m’en souviens pas, je donnais des coups de poings moé. J’ai déjà été battu et pis eh, et pis ça m’a resté.
- Par la suite, là, est-ce que tu te souviens … te souviens-tu quel trajet que tu as pris après cet incident-là, après cet incident de la cour de l’école?
- J’ai monté par la rue Des Cèdres et pis eh et pis j’ai passé à la gare.
- Veux-tu dire à monsieur le coroner ce que tu as fait là, à la gare?
- Je me suis aperçu justement que j’avais un couteau.
- Que tu avais un couteau?
- Oui, j’ai été l’arranger.
- Qu’est-ce que tu as fait pour l’arranger?
- Je l’ai lavé.
- Tu l’as lavé?
- Ouais.
- Qu’est-ce qu’il y avait sur ton couteau à ce moment-là lorsque tu es allé à la gare pour le laver?
- … du sang.
- Du sang?
- …
- Tu as lavé ça où exactement à la gare?
- Dans un lavabo.
- À ce moment-là, est-ce que tu étais seul?
- … ah ben là … j’étais seul, oui. Il y avait le gardien qui gardait plus loin là, mais eh …
- Maintenant, par la suite, après avoir lavé ton couteau, qu’est-ce que tu as fait?
- J’ai reparti, j’ai passé dans le chemin de terre jusque chez moi … sur la rue Vincent, St-Charles.
- Te souviens-tu vers quelle heure, à quelle heure que tu l’as rencontré ce jeune homme-là?
- …
- Vers quelle heure approximativement?
- … 21h00, peut-être.
- À quelle heure t’es-tu rendu dans la cour de l’école après, là?
- …
- C’est ça, c’est vers 21h30?
- 21h00.
- À ce moment-là, tu étais seul dans la cour de l’école avec lui?
- Ouais.
- Il n’y avait pas d’autres personnes?
- …
- Tu n’en as pas vues?
- …
- Le 11 novembre, te souviens-tu qu’il y a des policiers qui sont allés te voir?
- …
- Quelques jours après, là?
- Ouais.
- Je te montre une photographie ici, est-ce que ça te dit quelque chose, un coffre?
- Oui.
- C’est à quel endroit ça?
- Dans le hangar de chez nous.
- Qui est-ce qui a indiqué ça aux policiers?
- C’est moé.
- C’est le même couteau que tu avais en date du 8 novembre?
- Oui.
- C’est toi-même qui l’as déposé dans ce coffre-là, métallique?
- Ouais.
- Te souviens-tu quelle journée que tu as fait ça?
- Le soir même.
- Le soir même?
- Ouais.
- Est-ce que c’est à cet endroit-là que tu l’avais pris ou si le couteau, avant de partir de chez vous?
- …
- Le vendredi soir, le 7 novembre avant de rencontrer ce jeune homme?
- …
- Est-ce que c’est dans le hangar également que tu l’avais pris ce couteau-là?
- Dans le même coffre.
- Après la veillée, tu l’as remis dans le même coffre?
- Ouais.
- Maintenant, te souviens-tu, dans la cour de l’école, d’avoir enlevé un manteau sur ce jeune homme-là, sur un jeune homme, un veston, une chemise carreautée?
- Oui.
- C’est toi qui as fait ça?
- Oui.
- Pourquoi tu as fait ça?
- Ben … c’est pareil comme si j’avais repris mes sens après.
- Tu as repris tes sens après?
- Ouais, pis là, j’me suis aparçu qu’il mouillait et pis eh…
- Qu’il pleuvait?
- Ouais et pis je l’ai recouvert.
- Tu l’as recouvert quoi?
- La tête.
- Sur la tête?
- Y mouillait.
- Il mouillait, c’était brumeux, fit remarquer le coroner.
- Une fois rendu à ton domicile là, vers quelle heure que tu es rendu à ton domicile ce soir-là?
- 22h15.
- Et là, qu’est-ce que tu as fait?
- Ben là, j’ai été à la Polyvalente des Chutes pour voir le résultat des élections mais c’était terminé. Là, mon père est venu me chercher à la Polyvalente.
- Vers quelle heure que ton père est allé te chercher?
- 22h15. J’étais chez nous, ça fait que là je l’ai laissé, j’le savais pas.
- Tu ne savais pas qu’il était mort?
- Non.
- Par la suite, est-ce que tu t’es couché?
- Oui.
- Est-ce que tu as conté ça à ton père?
- Je pensais à ça, ouais.
- Le lendemain c’était le samedi, je comprends que vous n’aviez pas d’école?
- …
- Le dimanche, est-ce que …?
- C’est le samedi que j’ai appris ça qu’on avait trouvé tout ça là.
- Tu as appris ça de quelle façon?
- De mon ami.
- Et …?
- Le samedi soir, on était parti et on a été chez un de ses amis et pis eh, on a commencé à parler de ça, pis je savais pas qu’il eh…
- Quel est son nom à ton ami, celui qui t’a appris ça?
- Jean Lahaie.
- Il t’a dit quoi là, exactement?
- … Il a su ça à la radio qu’un p’tit gars avait été trouvé, pis toute ça et pis eh…
- Quelle réaction que tu as eue à ce moment-là quand il t’a parlé de ça?
- Ben, j’ai faite ben j’y ai pensé et pis j’ai pas veillé tard.
- Tu es allé te coucher?
- … Pas tout de suite, je pense qu’il y avait du hockey ce soir-là … oui. Il y avait du hockey, j’ai écouté le hockey.
- Est-ce que tu avais pris de la boisson toi, au cours de cette journée-là du 7 novembre?
- Non.
- Est-ce que tu en prends de la boisson d’habitude?
- Non.
- Est-ce que tu avais pris des médicaments ou des pilules?
- Aucune drogue.
- Pas de drogue?
- Je fume pas non plus.
- Comment est-ce que tu expliques ça ton geste, là?
- …
- Ben, … je m’objecte, fit Me Germain.
Ce fut alors au coroner de poursuivre l’interrogatoire.
- Est-ce que je peux savoir dans quelle intention tu es allé à la gare, dans le lavabo pour y laver le couteau, quel a été le but de cette visite à la gare?
- … Il y avait le couteau … j’ai été laver le couteau.
- Dans quelle intention?
- Dans quelle intention…
- Je m’excuse, intervint encore Me Germain, en droit criminel on déduit les intentions des actes … il a lavé le couteau et tout à l’heure, il a dit qu’il s’était aperçu à un moment donné qu’il avait un couteau et qu’il y avait du sang … je comprends votre question mais je, je me demande si on va pas dans un domaine où il ne pourrait pas l’expliquer, c’est ça que je me demande. … Si on s’embarque pas dans quelque chose là … quelle était votre intention de faire ci, … quelle était votre intention de faire ça. Parce que je ne veux pas non plus bloquer l’enquête. C’est parce que à un moment donné, on part d’un problème… Je m’excuse, on part d’une victime qu’il ne connaît même pas ou de vue, on ne voit pas de motif. Rien. Et là, on peut peut-être en trouver des motifs, j’le sais pas, je vous soumets ça respectueusement.
- Je trouve pas la question dans une mauvaise idée…, fit le coroner.
- Je vous comprends, c’est parce que si j’étais en défense, si je demandais ça devant un juge la même question que vous posez le juge me dirait que les intentions, on les déduit des actes. Je peux pas demander ça à mon client, je vous donne par expérience, j’le sais pas mais je vous soumets ça respectueusement, mais c’est parce qu’on pourrait peut-être s’embarquer un peu trop loin.
- Je vais poser ma question de façon directe, reprit le coroner en se tournant vers le jeune suspect. Est-ce que vous avez lavé le couteau dans l’intention de vous soustraire ou de cacher un acte que vous avez commis, que vous aviez commis?
- … C’est ça, fit Perron.
Me Germain passa la remarque qu’il avait compris ça avant même que la question du coroner soit soumise. Après tout, Perron avait quitté son logement avec le couteau dans sa ceinture, et cela sans justification, ce qui en soit prouvait déjà une certaine forme de préméditation, d’intention criminelle.
Puis Me Dallaire eut encore quelques questions pour l’adolescent.
- Marc, avant de te trouver dans la cour de l’école avec le jeune homme, dans la cour de l’École St-Bernard avec le jeune homme, là, tu dis que tu l’as rencontré sur le trottoir, sur la rue Des Cèdres, est-ce que tu as fait long avec lui? Est-ce que tu as … combien de temps as-tu marché avec lui?
- …
- Est-ce que tu as marché une longue distance …?
- Trois coins de rues.
- Ça représente combien de temps ça, à peu près? Combien de minutes?
- … Trois, quatre minutes environ. Deux, trois minutes.
Me Dallaire annonça alors au coroner ne plus avoir d’autre question à soumettre au témoin, après quoi Me Germain répéta la même chose, ainsi que Me Duhaime. Mais en lui montrant la photo C-7, le coroner s’adressa ensuite lui-même au fautif.
- Est-ce que dans votre souvenir, la victime était dans cette position au moment où vous l’avez laissée?
- (le témoin examinant la photographie) … Oui.
Mais il semble que sa réponse ait été peu audible dans la salle puisque le coroner Cossette tenta de la répéter, ce qui fit dire à Me Germain que cette photo avait été prise à la clarté du jour, tandis que son client, en principe, avait vu sa victime pour la dernière fois à la noirceur. Mais le coroner insista. En fait, sa question suivante fut un peu plus précise sur ce qu’il désirait vraiment savoir.
- Est-ce que les vêtements qui sont sur la tête de la victime ici c’est vous-même qui les avez déposés à cet endroit-là?
- … Oui.
Finalement, Me Duhaime changea d’avis et se leva en demandant la permission de poser une question.
- Marc Perron, au moment du 7 novembre, est-ce que tu étais sous les soins d’un médecin?
- Non.
- Pas à ce moment-là?
- Non.
Le coroner leva donc le huis clos, et les gens qui avait été expulsés purent alors revenir pour entendre le verdict.
- Après avoir entendu les témoignages, fit Cossette, il appert que la mort de Marc Beaudoin est survenue dans les circonstances suivantes : le vendredi soir, le 7 novembre 1975, alors que la victime revenait d’une rencontre avec ses amis dans la paroisse … sur la rue Laval, paroisse du Christ-Roi, sur la rue Laval, l’enfant, la victime revenait où il demeurait sur la 2ème rue à Shawinigan et en cours de route, il aurait rencontré le témoin important, soit Marc Perron et au cours du témoignage des personnes qui ont rencontré la victime au cours de la soirée soit Alain Lord, Gaétan Renault au moment du départ du jeune Beaudoin de la rue Laval, la personne était absolument consciente et en cours de route, selon le témoin important lui-même, Marc Perron … celui-ci aurait déclaré au cours de l’enquête, avoir blessé mortellement la victime Marc Beaudoin. À cette fin, je le reconnais comme étant coupable de crime et je demande à la Cour du Bien-Être Social de bien vouloir prendre les procédures nécessaires quant à la gravité et aux conséquences de l’acte criminel posé.
- Je comprends que vous voulez dire, monsieur le coroner, criminellement responsable de la mort …?, demanda Me Dallaire.
- Oui, c’est un crime. C’est criminellement responsable de la mort du jeune Marc Beaudoin.
Pour l’agression de 2010, voir le lien : http://www.lapresse.ca/le-nouvelliste/actualites/201003/04/01-4257225-recidiviste-accuse-dagression-sexuelle-sur-un-mineur.php
Épilogue:
En 2010, Perron récidivera en faisant des attouchements sexuels sur un garçon de 11 ans, ce qui lui avait valu une peine de 20 mois. Il n’en fit que 17 en raison de la détention provisoire. De plus, on lui avait imposé une probation de 3 ans qui l’empêchait de se trouver en compagnie de jeunes de moins de 16 ans.
En octobre 2015, Perron agresse Natasha Raymond à coups de masse. En raison du meurtre qu’il avait commis en 1975, et en vertu de l’article 161 il était interdit à Perron de se trouver sur les terrains d’une école pour le restant de ses jours. Et pourtant, comme le faisait remarquer Nancy Massicotte dans son article du 15 octobre 2015[3] l’agression contre cette jeune fille est survenue face à une école, en l’occurrence le Séminaire St-Joseph.
Commentaire du DHQ
Le mode opératoire utilisé dans le meurtre de Marc Beaudoin en 1975 et l’attaque sauvage à l’endroit de Natasha Raymond fait ressortir quelques similitudes. D’abord, les deux agressions ont été spontanées, Perron marchant dans la rue avec une arme et cela avait eu lieu près d’une école. Bien qu’il n’y ait eu aucune tentative d’agression sexuelle dans ces deux cas, l’attaque a été sauvage et très violente. Dans les deux cas, il souhaitait la mort de sa proie et n’a présenté aucun mobile apparent. Le mode opératoire dans ces deux cas est désorganisé. Perron se moque pratiquement d’être vu au moment de passer à l’action.
Certes, il est loin d’un tueur organisé comme celui qui s’en ait pris à Cédrika Provencher, un cas auquel on a pourtant associé Perron. Selon une source, Perron n’aurait non plus possédé de permis de conduire, ce qui l’écarte davantage des crimes commis en 1984, où on devine plutôt quelqu’un de plus méthodique. Perron ne semble pas avoir le raffinement pour avoir convaincu, par exemple, ces jeunes enfants de monter avec lui en voiture.
[1] Marc Beaudoin est né le 10 septembre 1963. Ses parents étaient Jean-Paul Beaudoin et Pierrette Berthiaume, tous deux mariés le 21 août 1948 à Grand-Mère. Pierrette, fille de Joseph et de Rose Lanouette, est décédée le 17 mars 1997 à Shawinigan-Sud.
[2] Ces photos n’ont pas été déposées dans le dossier de l’enquête de coroner que j’ai consulté à BANQ Trois-Rivières pour la création de ce texte.
[3] Nancy Massicotte, « Agression à coups de masse : Marc Perron comparaît », Le Nouvelliste, 15 octobre 2015.








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