top of page

1954, 28 juillet - Raymond Trudeau, 6 ans

31 oct. 2024
9 min de lecture
Infanticide par un meurtrier d’âge adulte/Homicide sexuel – Strangulation – Mutilation – Enlèvement – Mise en scène
Montréal, 267 Ouest de Lagauchetière – 3 SC
Lucien Picard, inconnu de sa victime, âgé de 45 ans, pendu.
            Le mercredi 28 juillet 1954, David Trudeau et sa femme, qui habitaient au 974 rue Chenneville, à Montréal, tout près du terminus de tramway de la rue Craig, rapportaient la disparition de leur fils de 6 ans, Raymond Trudeau. Le père travaillait dans une usine située à quelques pas de leur logement alors que la mère était serveuse dans un restaurant, au rez-de-chaussée. Vers 17h00, l’enfant était allé voir son père au travail, lui demandant 5¢ pour de la crème glacée. Celui-ci avait refusé puisque ce serait bientôt l’heure du souper. C’était la dernière fois que David Trudeau voyait son fils vivant. Le jeune Gary Waddell, un camarade de Raymond, dira l’avoir vu partir avec un inconnu d’âge adulte, ajoutant que l’homme avait « une drôle de peau. » Il n’en faudra pas davantage pour faire craindre le pire aux parents. La police a effectué des recherches le jeudi et le vendredi, tandis que les Trudeau offraient une récompense de 250$ à quiconque ramènerait leur fils.
Au matin du samedi 31 juillet, vers 7h00, deux travailleurs, Roger Levac et Eddie Drainville, descendaient la rue Saint-François-Xavier au moment d’apercevoir deux boîtes près de l’espace réservé aux déchets. Puisqu’il avait lui-même sorti les poubelles la veille sans avoir remarqué ces boîtes, Levac a décidé d’aller voir. L’une des boîtes contenait un pied humain, deux jambes et deux mains. À 7h15, les constables Aimé April et Raymond Paquet débarquaient sur les lieux, suivis de près par les détectives Marcel Saint-Pierre et Marc Maurice de l’escouade des homicides. Dans la deuxième boîte, ceux-ci ont découvert une tête dont les oreilles et le nez avaient été découpés. Le lien a rapidement été établi entre ces restes humains et la disparition de Raymond Trudeau. Le père de l’enfant, qui avait prévu une fête pour souligner le 6ème anniversaire de son fils, né un 27 juillet, dut se contenter d’aller identifier son corps à la morgue. Rapidement, Allô Police a parlé de sodomie pour expliquer le mobile du crime. L’examen préliminaire à la morgue a été effectué par le Dr Paul Martin, médecin légiste, qui avait conclu que « l’assassin s’était livré sur lui à des actes de sadisme avant de le faire mourir. Le nez et les yeux et les oreilles ont été presque complètement arrachés; son visage est méconnaissable. »[1]
            Le dimanche, des locataires du 267 Ouest de Lagauchetière ont contacté les policiers pour leur faire part qu’une odeur nauséabonde émanait de l’appartement d’un dénommé Lucien Picard, 45 ans.[2] En ouvrant la porte du logement, l’odeur s’est accentuée avant que les policiers ouvrent une valise contenant le torse du jeune garçon. « Ce torse, on l’avait mutilé, en lui ouvrant le bas du ventre avec un instrument tranchant », pourra-t-on lire dans Allô Police. Rapidement, on a lancé un avis de recherche à l’échelle provincial pour retrouver Lucien Picard, un homme mesurant un peu moins de 5 pieds.
            Le lundi 2 août, vers 9h10, c’est un appel téléphonique passé au quartier général de la Sûreté municipal de Québec qui informait les policiers que l’assassin de Trudeau se tenait en face d’un garage de la rue Saint-Luc, dans le quartier Saint-Sauveur. Lorsque deux policiers se sont approchés, quelques minutes plus tard, le suspect a prétendu s’appeler Bilodeau avant de finalement donner son vrai nom. Au poste, il fera deux déclarations mais refusera de signer la dernière. Des détectives de Montréal ont ensuite pris la relève.
            Les vêtements encore sanglants de Picard ont été confiés au Dr Rosario Fontaine. Pendant ce temps, les policiers découvraient que Picard avait été vu avec un autre homme dans sa chambre, le matin même où l’on découvrait les boîtes. Il s’avéra que cet homme était son frère, Henri Picard, qui habitait au 407 Est de la rue Lagauchetière. Celui-ci a avoué être allé à la chambre de son frère mais sans savoir ce qui se passait. C’est lui qui a permis aux policiers de dresser une certaine biographie de l’accusé. Lucien était le 23e enfant d’une famille de 24. Jusqu’à l’âge de 29 ans, il avait résidé dans le quartier Saint-Sauveur de Québec avec ses parents avant de décrocher un emploi de machiniste. La même année, il épousait une fille de l’endroit qui lui donna deux enfants. L’année de ses 38 ans, sa femme est décédée au moment d’un autre accouchement qui a coûté également la vie au nouveau-né. Après ce drame, Picard s’était installé à Montréal avant de placer ses deux enfants en institution pour pouvoir se remarier. Ce deuxième mariage s’est avéré de courte durée. Quelques jours seulement avant le meurtre du petit Trudeau, sa deuxième femme l’avait quitté.
            Étant donné la nature de son crime, les médias ont parlé d’une menace de lynchage. Le 5 août, jour de l’enquête du coroner, une foule d’environ 75 personnes l’attendait à la porte de la morgue de la rue Saint-Vincent. La police à cheval a été demandé sur place pour disperser les manifestants qui en voulaient à celui qu’on surnommait « le boucher de la place d’Youville ». Picard, très craintif, est arrivé à bord d’une voiture de police vers 11h00 sous les injures de la foule. C’est le coroner A.-B. Clément qui a présidé l’enquête, alors que Me George Hill représentait la Couronne. Le Dr Rosario Fontaine a expliqué avoir constaté que l’enfant avait été tué par strangulation, ce qui a soulevé les sanglots de la mère. Un voisin d’immeuble de Picard est venu dire à la barre que ce dernier avait pour habitude de boire et que la dernière fois qu’il l’avait vu, au cours de la soirée du 30 juillet, Picard était en état d’ivresse.
            Le frère de l’accusé a raconté avoir détecté une odeur étrange dans la chambre mais que Lucien lui avait dit qu’il avait de la viande à livrer à un ami travaillant au Grand Central Hotel et qui s’adonnait à l’élevage d’animaux. Les deux frères avaient ensuite passé la soirée dans une taverne de la rue Bleury avant de se quitter. Le jury du coroner a déclaré Picard criminellement responsable de la mort de Raymond Trudeau. Quelques heures plus tard, il comparaissait devant le juge Maréchal Nantel pour être officiellement accusé de meurtre. Il a ensuite été conduit à la prison de Bordeaux.
            L’enquête préliminaire de Picard s’est déroulée devant le juge Irénée Lagarde. Me Paul Aubut défendait l’accusé alors que la Couronne était représentée par Me Maurice Cousineau. Le propriétaire de l’immeuble, Edmond Moreau, 24 ans, a raconté que Picard habitait dans l’une de ses chambres depuis environ trois mois. Le juge Lagarde considérait que la preuve était beaucoup trop circonstancielle, et qu’il faudrait davantage de preuves pour se diriger vers un procès. Il a donc ajourné l’enquête à la semaine suivante. Me Aubut, 39 ans, avait défendu quatre autres accusés de meurtre au cours des cinq dernières années : deux avaient eu droit à un verdict d’aliénation mentale alors que les deux autres avaient été condamnés pour manslaughter[3]. Il a dit à propos de cette affaire : « je veux qu’il soit bien entendu, au début de cette enquête, que je sympathise grandement avec la famille Trudeau qui a été si fortement éprouvée. Je suis de l’avis du juge Maréchal Nantel qui a dit qu’il n’appartient pas au public, ni à la presse, de condamner un accusé dans ce pays. »
            Le procureur général de la province, le premier ministre Maurice Duplessis, a finalement décidé d’appliquer le preferred indictment pour casser la décision du juge Lagarde et ainsi obliger Picard à subir son procès. Le juge Lagarde s’est contenté de déclarer que la manœuvre était tout à fait légale et que le procureur général pouvait prendre cette décision s’il jugeait qu’il y avait matière à pouvoir condamner l’accusé. Pour sa part, Me Aubut s’est tourné vers une autre stratégie en demandant une expertise psychiatrique pour son client. De plus, la cause étant devenue célèbre à travers tout le Québec, Me Aubut craignait de pouvoir trouver un jury impartial.
Picard, l’homme au visage « rougeaud et pommelé »[4] s’est présenté sans avocat devant le juge Wilfrid Lazure le 2 novembre pour déclarer : « je suis coupable de meurtre et je veux être pendu le plus tôt possible. Il n’y a pas de justice pour moi ici-bas. Je ne l’obtiendrai que dans l’autre monde, j’en suis persuadé! On a tellement parlé de moi, on en a tellement dit à mon sujet, on a raconté tellement de mensonges que je veux en finir! Cette justice que je réclame, je suis convaincu que je ne l’aurai pas sur terre. »[5]
Le juge l’a renvoyé tout de même subir son procès, quelques jours plus tard, tout en exprimant son souhait de lui désigner un avocat d’office car tout indiquait que Me Aubut s’était retiré du dossier pour y revenir plus tard.[6]
            Le procès s’est déroulé les 8 et 9 novembre au palais de justice de Montréal devant le juge Wilfrid Lazure. Picard prétendait ne garder aucun souvenir de l’agression mais l’agent Léo Plouffe, expert de la police, dira avoir trouvé du sang humain sous les ongles de l’accusé, qu’il avait ensuite fait analyser par le Dr Fontaine. « Le Dr Rosario Fontaine a révélé que le démembrement de l’enfant avait été fait avec un couteau à pain dentelé, dans la chambre habitée par Picard, à 267 ouest, Lagauchetière. Picard habitait une petite chambre dans la cave. »[7] Dans cette pièce, les enquêteurs avaient prélevé un morceau de prélart, des serviettes, une taie d’oreiller, un drap, un pantalon gris, une couverture verte, et un linge à vaisselle taché de sang. Dans un plat on avait également découvert des traces de chair humaine et deux cheveux qui ont été identifiés comme ceux de la victime. La défense n’a eu aucun témoin à présenter. Toutefois, on a décidé de miser sur le témoignage de l’accusé. Picard a donc prêté serment avant de s’offrir en pâture aux questions des procureurs.
            Selon La Patrie, Me Aubut aurait posé une seule question à son client : « vous souvenez-vous d’avoir tué l’enfant Trudeau? » L’accusé a nié, ajoutant qu’il ne l’avait jamais vu avant de découvrir les morceaux de cadavre dans sa chambre. « Il ne se souvient que vaguement de ce qu’il a dit dans les deux déclarations qu’il a faites à la police de la ville de Québec. Il ne dit pas que la police lui a soutiré les aveux, mais il dira au juge que c’est la police qui lui a raconté les péripéties du crime commis à Montréal. »[8] Lorsque le juge Lazure lui a demandé ce qu’il avait l’intention de faire de cette « viande », c’est seulement après un long silence que l’accusé a répondu qu’il ne voulait pas dire à son frère qu’il avait découvert un corps d’enfant dans sa chambre. Il a poussé l’audace jusqu’à prétendre qu’il avait eu l’intention de contacter la police, sans toutefois être en mesure d’en faire la preuve. 
            Dans son édition du 10 novembre, La Patrie le surnommait « le boucher de la rue Lagauchetière », ajoutant que « jamais procès n’a autant donné le haut-le-cœur à ceux qui par devoir ont dû écouter les détails d’un crime dont les gestes répugnent. Le récit de ces horreurs faisait courber la tête de honte aux auditeurs qui n’osaient même pas se regarder et cependant Picard, le tueur d’enfant, jetait un regard curieux, du coin de l’œil, pour voir l’effet de son crime sur ceux qui en entendaient le récit. Aucun geste, aucune parole, au cours des séances du procès n’échappait à Picard. L’œil vif et intéressé, il voyait tout. Il soutenait du regard ceux qui osaient l’envisager. »[9]
            Dans sa plaidoirie, Me Paul Aubut a tenté de plaider l’aliénation mentale, extrapolant sur le fait que de tels gestes ne pouvaient pas être commis par un homme normal. Me John Bumbray de la Couronne dira lui aussi que ce crime ne pouvait être l’œuvre d’un homme normal mais qu’il pouvait avoir été commis « par un sadique intelligent et que les sadiques de cette espèce doivent être pendus. » Il n’a fallu qu’une quinzaine de minutes aux jurés pour délibérer et revenir avec un verdict de culpabilité. L’exécution a été fixée au 11 février 1955. Le juge Wilfrid Lazure, qui pourtant en avait vu d’autres, a ensuite dit à l’accusé : « je vous plains, non à cause du châtiment que vous recevez, mais pour les remords qui doivent vous torturer depuis que vous avez commis ce crime, le plus révoltant et le plus sadique que je connaisse. »[10]
            À l’occasion de son exécution, La Patrie a souligné que le crime de Picard avait été pour les policiers de la ville « l’un des meurtres les plus horribles dans l’histoire de la métropole ». C’est à 0h30, au petit matin du 11 février, que la trappe s’est ouverte sous ses pieds. Son décès a été constaté à 0h44.[11]


[1] Le Canada, 2 août 1954.
[2] Allô Police le décrira tantôt comme un homme de 44 ans, tantôt de 53 ans.  Selon d’autres sources, il avait 43 ans.
[3] Homicide involontaire.
[4] Le Canada, 2 août 1954.
[5] Allô Police.
[6] Allô Police a confirmé le fait que Me Aubut s’était retiré du dossier, tandis que d’autres journaux mentionnaient que l’avocat a continué d’aider Picard dans ses démarches jusqu’au début du procès.
[7] La Patrie, 9 novembre 1954.
[8] La Patrie, 9 novembre 1954.
[9] La Patrie, 10 novembre 1954.
[10] La Patrie, 10 novembre 1954.
[11] Sur son site Internet La Mémoire du Québec, Me Jean Cournoyer écrit que Lucien Picard a été pendu pour les meurtres de six personnes.  En septembre 2015, Me Cournoyer me répondait dans un courriel qu’il croyait se souvenir que cette information lui provenait d’Allô Police.  Après vérification dans ce journal et les autres déjà cités, il m’a été impossible de confirmer cette information.  Le 3 août 2015, le bureau de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ) à Montréal m’informait que leur dossier judiciaire concernant le procès de Picard a été détruit.  Pour le consulter, il faut se tourner vers les Archives National du Canada à Ottawa.

Posts récents

Voir tout

Commentaires


  • Facebook
  • LinkedIn

©2020 par DHQ. Créé avec Wix.com

Toute reproduction partielle ou complète des dossiers publiés sur ce site est illégale sans le consentement des auteurs du DHQ.

bottom of page