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1909 – James O’Neil, 62 ans

  • 20 nov. 2024
  • 5 min de lecture


Homicide médical pseudo héroïque – inanition  

Montréal, 1139 rue Cowan - ? SC 

Virginie Gobeil, coupable d’homicide involontaire. Aucune sentence. 

En novembre 1909, Virginie Gobeil, qui tenait un sanatorium situé au 1139 rue Cowan à Montréal, subissait son procès pour homicide involontaire. Elle était « inculpée d’avoir causé la mort d’un de ses patients, nommé James O’Neil, de Waterville, en août dernier. Une diète absolue et prolongée aurait amené insensiblement la mort de O’Neil. Les médecins McTaggart, Dugas et A. F. Mercier s’entendaient sur le fait « que la cause première de la mort de O’Neil était due à une niphrite interstitielle, mais qu’elle avait été accélérée par le manque de nourriture. »37 

James O’Neil, 62 ans, était malade depuis une quinzaine d’années et avait passé les huit dernières semaines de sa vie dans le sanatorium de Mlle Gobeil. Puisque le patient n’était pas suffisamment nourri, son fils lui a conseillé de quitter l’établissement mais O’Neil s’y était refusé. Il entretenait apparemment une confiance aveugle pour les soins prodigués par Virginie Gobeil. En pratiquant l’autopsie, le Dr Dugas a constaté que le défunt était excessivement maigre et que son estomac ne conservait aucune trace de nourriture solide. Il n’y avait de cancer ni de l’estomac, ni du foie, mais seulement une lésion ou néphrite chronique des reins, une maladie qui peut durer très longtemps sans causer la mort. Selon lui, la cause du décès était l’inanition, c’est-à-dire par manque de nourriture.38 

En témoignant pour sa défense, Virginie Gobeil a voulu expliquer aux jurés comment elle avait guéri un cancer d’estomac en 20 jours. Quand le juge lui a demandé pourquoi elle n’avait pas demandé l’aide d’un médecin, elle a répliqué que son patient avait été soigné sans succès pendant trente ans par des médecins sans parvenir à le guérir.39 Les jurés ont délibéré durant toute une nuit avant de rendre un verdict de culpabilité à l’endroit de la directrice du sanatorium de la rue Cowan. On la reconnaissait coupable d’homicide involontaire. On l’a ensuite remis en liberté dans l’attente de sa sentence.40 

Selon La Presse, Virginie se serait permis d’expliquer au juge les bienfaits de « la médecine de l’avenir », très inspirée par les méthodes du Dr Kellogg. « Mlle Gobeil, séquieuse peut-être, parle avec pondération, et fait souvent intervenir – souvent, le plus souvent – dans l’explication de son système d’hydrothérapie et de massage qu’elle nous donne le nom de Dieu son ardent souci pour les œuvres humanitaires. »41 L’auteur de l’article soulignait que Mlle Gobeil lui avait ensuite montré ses registres, ce qui lui a permis d’affirmer que « La moyenne des malades qu’elle a soignés depuis 9 ans s’élève à 61 par jour. Le chiffre minimum de ses visiteurs a été de 40 et le chiffre maximum de 81. Approximativement, 6 000 personnes sont venues réclamer ses soins et sur ce nombre « trente, nous dit-elle, sont mortes. » « Le client qui est décédé chez moi, ajoute-elle, et dont la mort me fut cause d’un procès, m’avait déclaré que pendant vingt-cinq ans, il s’était fait soigner pour le cancer et que jamais des médecins ne l’avaient guéri. Il savait qu’ils ne pourraient plus le guérir. » »42 

Elle tenait apparemment sa formation du « célèbre médecin » Kellogg43 à Battle Creek, dans le Michigan. Virginie aurait également étudié deux années à Saint-Louis, dans le Missouri, où elle avait même fondé un établissement du genre et qui lui avait valu beaucoup de succès. Quelques jours après le verdict, le juge a finalement suspendu la sentence. Il semble que la Cour ait obtenu une entente avec les avocats de la tueuse : aucune sentence contre elle, à condition qu’elle ne s’occupe plus d’un centre de santé. Vraisemblablement, Virginie Gobeil a ensuite quitté le Québec pour ne plus y remettre les pieds. 

Il est possible que James O’Neil n’ait pas été sa première victime. En 1902, La Presse publiait en première page les résultats d’une enquête de coroner qui la tenait responsable de la mort de Mme Robert George Hall. L’article suggérait également la question suivante : « Doit-on et peut-on faire fermer cet établissement? »44 Encore une fois, les docteurs MacTaggart et C. A. Dugas parlaient d’inanition.45 

Voici comment le coroner McMahon a résumé les faits : « Le cas actuel est sans précédent, dit-il, à l’exception du cas analogue que nous avons eu mardi dernier. Le témoignage des médecins qui ont fait l’autopsie ne laisse aucun doute sur la cause de la mort. Ils ont examiné le cadavre et n’ont constaté dans les organes aucune maladie capable de causer la mort, et la cause de celle-ci est le manque de nourriture. D’un autre côté, il est prouvé que c’est bien au sanatorium de Mlle Gobeil que la défunte est morte de faim. Il y a deux personnes à incriminer en cette affaire. Madame Hall n’avait pas sa raison lorsqu’elle est arrivée au sanatorium. Une personne, M. Brown, est allée la conduire à cet établissement pour y suivre un traitement, et une autre personne, Mlle Gobeil, lui a administré ce traitement. Bien que la bonne foi, chez ces deux personnes, soit évidente, il y a une différence quant à leur responsabilité respective. M. Brown va mener sa sœur dans un établissement où il croit qu’elle sera guérie; il est vrai qu’il savait qu’on ne donnerait pas de nourriture solide à sa sœur, mais il ne savait pas, et n’était pas obligé de savoir que le traitement pouvait être fatal. Ce traitement par la diète forcée peut être bon en certains cas; s’il tombe dans un cas où il est bon, il guérit; sinon, il cause la mort. Mais M. Brown ne savait pas cela et n’était pas obligé de le savoir. C’est pour cela que je crois qu’il devrait être excusé. La situation de Mlle Gobeil est différente. Sa bonne foi est aussi hors de tout doute; elle a cette foi qui peut soulever les montagnes; il est évident qu’en soignant, elle voulait donner la santé et non la mort. Mais elle devait savoir que son traitement habituel n’était pas bon dans le cas actuel. Il y a une clause de la loi obligeant ceux qui soignent à connaître la médecine. La loi fait exception pour certaines personnes qui auraient une excuse légale, comme, par exemple, lorsqu’il n’y a pas de médecins dans le canton. Mais le sanatorium en question est à la porte des médecins. Voyant que Madame Hall, ne pouvait prendre aucune nourriture par la voie ordinaire, Mlle Gobeil aurait dû employer d’autres moyens, c’est-à-dire l’injection. »46 

Le coroner avait alors tenue Mlle Gobeil criminellement responsable de la mort de Mary Ann Brown, veuve de Robert George Hall. Elle avait ensuite été libérée sous caution. Au terme de l’enquête préliminaire, qui s’est tenue le 11 novembre, le juge avait décidé qu’il y avait matière à procès. 

Les articles de journaux contemporains aux faits laissent entendre que Mlle Gobeil aurait pu faire d’autres victimes. On mentionne par exemple un Frederick Bell. Le 9 janvier 1903, une autre mort suspecte survenait au sanatorium de Mlle Gobeil. Le lendemain, on pouvait lire dans La Presse : « Le coroner tiendra une enquête, cette après-midi, sur la mort d’une dame Boyd, d’Alexandria, Ontario, morte la nuit dernière, au sanatorium de Virginie Gobeil. Mme Boyd vint à Montréal, il y a quelques semaines, pour subir un traitement à l’hôpital Victoria. Sa confiance dans l’eau et les prières s’était accrue aux dépens de sa confiance dans la médecine, elle alla au Sanatorium Mission, en dépit des remontrances de ses parents. »47 

Au terme de son procès dans l’affaire Brown, Gobeil a été acquittée. L’accusation contre elle a été déclarée non fondée pour « homicide et accélération de la mort. […] Mlle Gobeil qui tient un sanatorium au No 1742 rue St-Hubert était accusée d’avoir, faute de soins appropriés, causé la mort d’un nommé Fred Bell, de Shawbridge, Qué., et hâté celle d’une dame Hall, de Montréal. »48 Dans La Presse du 13 septembre 1905, Virginie a fait publier une brève annonce pour inviter le public à venir soutenir sa cause, soi-disant dans le but de créer un nouveau sanatorium. Et c’est en 1906 qu’elle s’installait sur la rue Cowan, là où succomberait finalement James O’Neil en 1909. 

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