1895, 1er mars – John Loy; et Maxime Leboeuf
- 18 nov. 2024
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Meurtre d’autorité – Arme à feu
Valleyfield – 1 SC
Valentine Francis Cuthbert Shortis, ancien collègue de travail, condamné à mort, sentence commuée en emprisonnement à vie.
Valentine Francis Cuthbert Shortis est né le jour de la Saint-Valentin en 1875 à Waterford, en Irlande. Fils unique d’une famille riche, son père, baron dans l’industrie du bétail, voulait le façonner à son image en se montrant exigeant envers lui. Au contraire, sa mère lui était dévouée, un peu trop selon certains. Sans doute pour contrer cette maternisation, le père a décidé d’envoyer son fils au Canada afin d’en faire un homme. En septembre 1893, à 18 ans, Valentine Shortis s’embarquait sur le S.S. Laurentian dans le port de Liverpool. Sa mère l’aurait accompagné jusqu’au quai et le jeune homme aurait pleuré abondamment avant de sombrer dans la dépression au cours de la traversée.
En 1894, sa mère est venue l’aider à s’installer avant de retourner en Irlande. Peu après, Louis Simpson, directeur de la Montreal Cotton Company basée à Valleyfield, a embauché Shortis pour une période d’essai de deux mois. Le jeune homme était si mauvais employé que Simpson l’a renvoyé avant même la fin de la période de probation. Toutefois, il a accepté que Shortis continue de fréquenter l’usine pour lui permettre d’apprendre les rouages du métier. Ce privilège, Shortis l’a perdu en décembre 1894. En fait, Simpson n’a pas accepté qu’il entretienne une relation avec la jeune Millie Anderson, au point de lui demander de briser cette relation. Millie était la fille d’un important industriel et ancien maire de Valleyfield, sans compter que sa mère n’était pas en bons termes avec Simpson. Shortis a refusé de mettre fin à cette relation. Au soir du vendredi 1er mars 1895, c’est d’ailleurs chez elle qu’il a passé quelques heures avant de la quitter vers 22h00 pour se mettre en route vers l’usine de coton.
Chaque vendredi, la compagnie recevait un magot de 12 000$ servant à payer les employés le lundi suivant. Les quatre hommes chargés de déposer les billets de banque ont accompli leur tâche sous les yeux de Shortis. Ils le savaient incompétent mais comme ils le connaissaient tous ils n’ont vu aucun inconvénient à tolérer sa présence. Shortis mangeait une pomme tout en les observant. À un certain moment, le jeune irlandais a demandé à voir le revolver appartenant à la compagnie et qu’on gardait dans un bureau. John Lowe a d’abord refusé mais Shortis a insisté en prétextant vouloir vérifier le numéro de série. Lowe a accepté de lui tendre l’arme mais seulement après en avoir retiré les cartouches. Pendant que les autres s’affairaient à leur ouvrage, Shortis a nettoyé le revolver puis l’a remis à Lowe, qui a replacé les cartouches dans le barillet. Les hommes ont continué de discuter et de compter l’argent.
Au moment où les employés s’apprêtaient à mettre l’argent dans le coffre, Shortis a saisi le revolver pour tirer sur Hugh Wilson à bout portant. John Loy s’est alors précipité précipita vers le téléphone pour appeler un docteur, mais Shortis a tiré dans sa direction. Un projectile a pénétré dans le cerveau de Loy, ce qui l’a tué sur le coup. Quant à lui, Lowe a pris l’argent et, avec un autre employé nommé Arthur Leboeuf, s’est enfermé dans la voûte. Shortis leur a crié de sortir, en disant que Wilson était en train de mourir. Lowe a eu la présence d’esprit de lui répondre d’actionner le bouton de la combinaison pour leur permettre de sortir, ce qu’a fait le dangereux tireur. Toutefois, l’action a plutôt eu l’effet inverse. Cette fois, la voûte était verrouillée, mettant Lowe et Leboeuf à l’abri.
Pendant ce temps, Wilson avait eu le temps de se traîner mais Shortis s’est mis à gratter des allumettes afin de le pourchasser dans le noir. Lorsqu’il l’a retrouvé, à l’autre bout de l’usine, il lui a mis une balle dans la tête. Ensuite, il est revenu vers la voûte, où il a allumé un feu pour tenter de forcer Lowe et Leboeuf à sortir de leur cachette. Vers minuit, le gardien Maxime Leboeuf, le frère d’Arthur, a effectué sa ronde de sécurité habituelle. Ne se doutant de rien, il est tombé dans l’embuscade de Shortis. Ce dernier l’a froidement abattu. Leboeuf est mort sur le coup.
Toujours vivant, Wilson s’est traîné sur une certaine distance, ce qui lui a permis de déclencher l’alarme. Un médecin est arrivé pour lui donner les premiers soins. Ensuite, armé d’une barre de fer et d’un autre employé, il a confronté Shortis, qui a finalement accepté de se rendre. On l’a attaché avant de contacter la police. En le fouillant, un constable a découvert qu’il portait une autre arme de poing, celle-là de calibre .22.
À l’époque, trois hypothèses étaient envisagées pour expliquer les motivations du tueur. Il y avait bien sûr celle du vol. En effet, Shortis avait choisi de se présenter à l’usine durant le seul moment de la semaine où on recevait l’argent pour les salaires. D’autres se sont demandé s’il n’avait pas voulu se venger indirectement de l’interdiction que Simpson lui avait imposée envers Millie Anderson. Finalement, le mobile de la folie semble avoir retenu toute l’attention par la suite. Toutefois, nous pourrions également retenir celle du meurtre d’autorité, à savoir que Shortis semblait en vouloir à tout le monde, ou à tout le moins à tous ceux qui avaient un lien avec l’usine. D’ailleurs, il aurait vraisemblablement fait d’autres victimes si on ne l’avait pas arrêté. De plus, il n’avait prévu aucun plan de sortie.[1]
L’enquête du coroner a déterminé que deux armes de calibres différents ont été utilisées pour commettre ce double meurtre.
Pour l’époque, le procès de Shortis a été le plus imposant instruit depuis le début de la colonie. Une commission rogatoire qui s’est déplacée jusqu’en Irlande a permis d’entendre 60 témoins en cinq jours. Le procès lui-même, qui a débuté le 1er octobre 1895, s’est étendu sur une période de 29 jours. Au total, 133 témoins ont été entendus. La défense a plaidé l’aliénation mentale, mais le jury a tout de même déclaré l’accusé coupable. Condamné à mort, la sentence de Shortis a été commuée à la toute dernière minute, en partie grâce aux efforts de sa mère qui a plaidé sa cause auprès des personnes les plus influentes à Ottawa.
Shortis a retrouvé sa liberté le 3 avril 1937. Le 30 avril 1941, il est entré dans une pharmacie de Bloor Street, à Toronto, pour se plaindre de douleurs. Le pharmacien lui a donné un médicament pour le soulager mais Shortis est mort dans l’heure qui a suivie. L’enquête du coroner a déterminé qu’il s’agissait d’une attaque cardiaque.[2]
Notes:
[1] Caractéristique importante attribuée aux tueurs de masse, dont plusieurs entrent dans la catégorie du meurtre d’autorité. La plupart d’entre eux agissent comme s’ils commettaient un suicide élargi. Le fait d’emporter plus d’une arme à feu sur le lieu de leur crime est aussi une autre caractéristique prouvant que le meurtre d'autorité doit être sérieusement envisagé dans le cas de Shortis.
[2] Martin L. Friedland, The case of Valentine Shortis, a True Story of Crime and Politics in Canada, 1986 (2001).




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